• LE SENS DE LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE.

     

    JOCELYN MACLURE a écrit:


    POINT DE VUE Jocelyn Maclure, professeur de philosophie à l’Université Laval*

    LE SENS DE LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE

    L’argument central de ceux qui défendent l’interdiction du port de signes religieux visibles par les employés des secteurs public et parapublic est que la neutralité religieuse de l’État l’exige. J’ai déjà soutenu que ce qui compte est que les normes publiques communes et les décisions des agents de l’État soient neutres et impartiales et non pas leur apparence.

    L’argument complémentaire des défenseurs de l’interdiction générale consiste à affirmer qu’il est tout à fait raisonnable de demander aux personnes religieuses de se départir de leur signe religieux lorsqu’elles sont en fonction. Elles demeurent libres de pratiquer leur religion dans leur vie privée et associative, mais leur devoir de réserve au travail exigerait qu’ils remisent leur symbole de prédilection. Le ministre Drainville répète ce point de vue sur toutes les tribunes.

    Cette perspective présuppose que d’exiger d’un croyant qu’il se départisse de son signe religieux lorsqu’il est en fonction est de lui demander un sacrifice raisonnable, de la même façon qu’il est raisonnable de demander à un fonctionnaire de retirer son épinglette politique au travail. Cette vision est ancrée dans un rapport particulier à la religion, profondément marqué par le schisme au sein de la chrétienté et la critique protestante du catholicisme. Je simplifie : abandonnons les rituels qui font diversion et recentrons l’expérience de la foi sur la quête spirituelle. Les symboles religieux sont au mieux accessoires, au pire des superstitions inutiles.

    Je comprends l’attrait de cette vision : si j’étais croyant, je considérerais sans doute que la foi est d’abord et avant tout une quête spirituelle et une recherche personnelle de transcendance. Ce mode de religiosité s’harmonise plus facilement avec le principe de l’autonomie ou du libre usage de notre raison.

    Pourtant, les témoignages abondent de croyants nous expliquant que de se départir de leurs signes religieux lorsqu’ils sont au travail n’est tout simplement pas une option. Pensons à cet urgentologue sikh qui disait qu’il n’aurait d’autre choix que de démissionner si on le contraignait à retirer son turban. Des hommes portant la kippa et des femmes portant le hijab ont dit la même chose. Ils auraient le sentiment de s trahir s’ils retiraient leur couvre-chef. Des catholiques ont peut-être encore ce rapport avec la croix. Demander à une personne religieuse de ne pas respecter un code vestimentaire jugé essentiel pendant  qu’elle est au travail équivaut à demander à une personne qui est végétarienne de mettre ses convictions éthiques entre parenthèses de 9 à 5.

    Pour des millions de croyants à travers le monde, la religion est autant un système de croyances qu’un mode de vie constitué de gestes, de pratiques et de symboles qui permettent de mieux vivre la foi; les croyances et les pratiques sont indissociables.

    Serait-il excessif de demander au ministre Drainville et aux partisans de l’interdiction de prendre un peu de recul et de considérer la possibilité que nous sommes en train d’imposer une façon de croire parmi d’autres, une forme de « rectitude religieuse »? L’acceptation d’un seul mode de religiosité légitime impliquerait une compréhension bien pauvre de la liberté de conscience. Bien vivre ensemble dans une société diversifiée exige non seulement d’accepter la diversité religieuse, mais aussi la pluralité des formes d’expérience religieuse. C’est varia, des personnes religieuses pratiquantes ne considèrent pas toutes être tenues de porter un signe religieux. Et alors? La finalité de la liberté de conscience et de religion est de nous permettre à tous de déterminer par nous-mêmes, dans les limites du raisonnable, quel est notre rapport à la religion.

    * L’auteur a publié, avec Charles Taylor, Laïcité et liberté de conscience (Boréal, 2010)

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  • Commentaires

    1
    Jeudi 12 Octobre à 22:09

    lesroutescelestes le 21/05/2016

    COMMENTAIRE DE PHILOCRATE:

    C'est toujours difficile de faire comprendre la laïcité, je vois le Québec, c'est comme en France ! 



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